Quand le divorce les rend (vraiment) pères

Lorsqu’il y a divorce, que le couple et la famille explosent, la paternité ne va plus de soi. Plus question de s’appuyer sur la mère ni sur l’effet de groupe. Il faut affronter le face-à-face, (ré)inventer le lien.

Si le divorce n’est pas une nouveauté, la place des pères sur le terrain affectif, passé la rupture de la cellule familiale, a changé de manière significative. Pas tant dans les chiffres : selon l’Insee*, 85 % des familles monoparentales ont à leur tête une femme, et 17,7 % des enfants ne revoient plus leur père après la séparation. Mais, de fait, pour ceux qui décident de conserver le lien, la façon d’endosser le rôle comme les enjeux personnels sont désormais tout autres.

« Nombre de pères, habitués à croiser leurs enfants le soir, en rentrant du boulot, ou en pointillé le dimanche, les découvrent soudain, une fois divorcés, confirme la psychanalyste Catherine Vanier, présidente de l’association Enfance en Jeu. De week-ends en weekends, entre les dîners en tête-à-tête et les activités (enfin) partagées, ils apprennent alors le dialogue, l’écoute. Et nombre d’enfants sont surpris et ravis de découvrir derrière leur père un homme drôle, passionnant… » Tandis que les pères, eux, n’en reviennent pas du bonheur d’échanger avec ces petits individus à part entière. Trois hommes racontent comment, grâce à leur divorce, ils ont inventé leur paternité.

Père divorcé : s’octroyer des moments de qualité avec ses enfants

Bruno, 49 ans, divorcé depuis un an, père de trois enfants : Katia – 16 ans, Jérémie – 13 ans et Daphné – 11 ans

Marié, j’avais une vision très établie de ma fonction de père, basée principalement sur le sens du devoir et des responsabilités, la nécessité de subvenir aux besoins de mes enfants, même s’il y avait beaucoup d’affection. Le divorce a transformé notre lien : il m’a permis d’imaginer une autre façon d’échanger, de vivre avec eux, sur un autre rythme.

« J’essaie d’être sécurisant, pas oppressant »

Bien sûr, il y a la souffrance de ne pas vivre avec eux au quotidien, mais je compense par la qualité de notre relation. Lorsque l’aînée, Katia, décide de dormir chez moi, ça nous donne l’occasion de discuter longuement, en tête-à-tête, de sa vie, de ses ambitions. Ce sont des instants précieux au cours desquels je la découvre autrement. Je fais aussi davantage confiance à mon fils, même s’il n’est pas infaillible. C’est quelqu’un d’extrêmement peu sûr de lui ­ encore moins depuis que sa mère et moi sommes séparés. Ma confiance l’aide à se trouver des repères. Même lorsqu’on n’est pas d’accord, on discute. Nous ne sommes jamais dans le non-dit.

Katia a eu un jour le courage de me déclarer : « C’est fatigant de t’entendre parler de maman à tous les repas. » Je suis tombé des nues : elle avait raison. Inconsciemment comme consciemment, mes enfants m’ont aidé à prendre du recul vis-à-vis de mon ex-femme, même si ça n’est évidemment pas à eux de me soutenir.

Et puis j’ai arrêté de leur mettre la pression par respect des conventions. Ils ont besoin de prendre leurs distances d’ados : au quotidien, je leur laisse le choix. S’ils ont envie qu’on passe du temps ensemble, parfait ! S’ils ne veulent pas, je n’insiste plus. Ils profitent de ce que je peux leur apporter, à la demande. Ils ont un père « en self-service ». J’essaie d’être sécurisant, pas oppressant, tout en préservant leur équilibre et leur libre arbitre.

Daphné, la benjamine, insiste parfois pour dormir avec moi. Je l’y autorise, mais elle sait que ça ne pourra pas durer, parce qu’elle sera bientôt grande. Quand je le lui explique, elle me répond : « D’accord, mais pas encore. » La sédimentation de notre relation aura permis ma réhabilitation en tant que père. Mon ex-femme, au côté de qui j’ai eu le privilège de vivre pendant dix-huit ans, jusqu’à ce qu’elle demande la séparation, a eu la grande intelligence de ne pas me monter contre nos enfants. Seulement, dans un divorce, il y a toujours un moment où on se pose la question de ce qu’on est pour eux. Aujourd’hui, je n’ai plus envie d’être un super-héros. Je souhaite leur apporter ce que j’ai de mieux, simplement. Parfois, il faut savoir tout perdre pour tout regagner.

Père divorcé : gagner le respect de ses enfants

Alain, 47 ans, divorcé depuis onze ans, père de trois enfants, (dont deux d’un premier mariage) : Damien (22 ans), Héloïse (17 ans) et Balthazar (3 ans)

Mon apprentissage de la paternité s’est fait sous le signe du rétropédalage et en accéléré. Après des années d’une présence en pointillé, il a fallu que je persuade mes enfants que leur père n’était pas si mauvais… alors que je n’en étais moi-même pas totalement convaincu. J’ai divorcé, après quinze ans passés avec leur mère, parce qu’inconsciemment j’avais peur de leur faire revivre ­ notamment à mon fils aîné ­ ce que j’avais subi, jeune, à cause d’un père absent. Il m’a fallu du temps, passé la séparation, pour comprendre que je ne pouvais pas jouer au père copain avec eux, ni m’insérer ponctuellement dans leur vie au gré des weekends que je partageais avec eux.

 « Je suis devenu le père que je n’avais jamais eu »

La bienveillance de leur mère et de ma nouvelle compagne m’a permis, sur le long terme, de tisser un vrai lien, en étant présent dans tous les petits moments de leur existence ­ pas seulement lorsqu’il s’agissait de leur offrir un téléphone mobile ou de les emmener au resto. J’ai appris à dégager du temps pour assister à leurs conseils de classe, conduire ma fille chez le dentiste ou faire le « sacrifice » d’un week-end à l’étranger afin de vivre un dimanche comme les autres avec eux. Damien et moi avons eu des échanges très violents au cours desquels il m’a reproché de les avoir « lâchés », sa sœur et lui ­, mais je ne les ai jamais esquivés. Au contraire : je les ai pris à bras-le-corps, comme j’aurais aimé que mon père le fasse avec moi.

A partir du moment où mon fils a compris que je ne me défilerais pas, j’ai gagné son respect. Dans ce sens, je suis devenu adulte en même temps que lui. Notre relation m’a obligé à me regarder en face, elle m’aide à avancer chaque jour. Mes aînés sont pour beaucoup dans ma décision d’être de nouveau devenu père, à 43 ans. Le fait qu’ils m’acceptent comme ils l’ont fait, à l’époque, a « validé » ma paternité. Leur lucidité et leur force auront fini par me convaincre, quoi qu’il arrive, que j’avais la carrure pour être aussi là pour eux.


Divorce et paternité : l’avis de l’expert psychologue

3 questions à Marie-Claire Best** : « Les pères divorcés ont souvent du mal à poser des limites » 

– Notre Rédaction : Quel changement apporte le divorce dans la relation entre un père et son enfant ?

Marie-Claire Best : Quel que soit le mode de garde, le père se retrouve seul, en face à face avec son enfant. Il doit apprendre à gérer la relation sans l’intervention de la mère, à maintenir le lien dans un autre cadre. Ce changement de contexte peut provoquer une prise de conscience : c’est tout à coup à lui seul que revient la possibilité de maintenir la qualité du lien. Mais attention, le divorce ne transforme pas les pères comme par magie ­ d’autant que beaucoup s’impliquent, dès la naissance, dans la vie de leur fils ou de leur fille.

– Notre Rédaction : Quelle part de la mère les pères divorcés s’approprient-ils ?

Marie-Claire Best : On ne peut pas vraiment parler d’appropriation, mais le cadre de la relation change. Ils doivent s’adapter au quotidien, réorganiser leur planning, planifier les vacances, les courses, suivre les devoirs, gérer leur vie amoureuse et sexuelle en fonction des temps de résidence. Le regard qu’ils portent sur leur enfant qui grandit, leur manière de dialoguer, de vivre avec lui peut aussi évoluer. Leur rôle est différent de ce qu’il était avant, et ce n’est pas toujours simple. Beaucoup ont du mal à poser des limites, gronder, punir lorsque c’est nécessaire. Ils peuvent aussi se sentir coupables de ne pas être un « bon père », de ne pas savoir s’y prendre, craindre d’être marginalisés ou jugés incompétents. Pour beaucoup, la souffrance due aux séparations répétées est intense et difficile à gérer.

– Notre Rédaction : Va-t-on vers une révolution dans le rôle du père ?

Marie-Claire Best : Au-delà même du divorce, l’image du pater familias autoritaire et distant n’a plus bonne presse. Les jeunes pères, ceux de la génération Y notamment, s’investissent en faisant preuve d’attentions et d’initiatives que n’avaient pas forcément leurs aînés : nombreux sont ceux qui veulent suivre leurs enfants au jour le jour, sans pour autant prendre la place de la mère. Au fil des ans, le partage des rôles entre parents va certainement être moins rigide, plus fluide. La paternité est en pleine mutation, comme la place des hommes en général.

 

*Étude Insee de 2011 

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